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Teresa Avila Longhi

Assis à la petite table de sa chambre d'hôtel, Jérôme fut prêt à jouer son avenir sur ce coup de fil, tant il augurait de son importance. Et il ne pensait pas si bien pressentir le destin. Appel.

— Pronto ! parli con Teresa Longhi

— Buongiorno Signora, sono Jérôme KA, un'amica di Béatrice Bishop. Parli francese ?

— Si, biẽn soùr…, qué puis-je pour vous ?

La voix chaude et sensuelle de l’Italienne fit forte impression sur Jérôme.

Il enchaîna en improvisant d’après son résumé :

— Je suis un financier qui envisage de lancer une nouvelle sorte de banque interactive qui devrait permettre à ses clients d'interagir avec le management de leurs capitaux pour en déterminer l'orientation lors des investissements, c’est-à-dire de garder le pouvoir sur leur argent, en leur offrant les moyens de participer à l’activité bancaire via des algorithmes.

— Ouh la la ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Vous me dites que vous êtes un ami de Béatrice ?
Si, je la connais bien. Mais qu’est-ce qu’elle a à voir là-dedans ? Et pourquoi s’adresser à moi ?

— Elle pense que vous pourriez être intéressée par mon projet de banque…

— Béatrice ?! Si si, je sais qu'elle travaille dans la finance, sans doute comme vous.
Et elle croit que votre banque doit m’intéresser ?!

— Pourrait vous intéresser ! Rectifie-t-il.

— Pourrait m’intéresser… hum ! Et vous le pensez aussi, non è vero ?

— Je ne sais pas, c’est elle qui m’a donné votre carte en pensant que je pourrais vous en parler, pour voir si on peut faire affaire ensemble, mais j’aimerais vous en dire plus lors d’un rendez-vous, car le projet est un peu particulier.

— Mais êtes-vous bien conscient que le secteur financier traverse une grave crise en ce moment ?

— Oui, bien évidemment, mais c’est précisément pour ça qu’il est possible et nécessaire d’innover dans l’activité bancaire. C’est un projet d’envergure internationale, mais il faut bien commencer quelque part, avec des gens audacieux qui comprennent les enjeux du futur de la finance…

— Ouh la la ! E questo sono io ?... je suis sensée être de ces gens audacieux... ?

— Je l’espère, pouvons nous nous rencontrer rapidement ?

— Pourquoi pas après tout, j’aime l’audace et les idées nouvelles. Je suis à Bruxelles, à l’hôtel Métropole. Passez donc me voir. Quand pouvez-vous venir ?

— À Bruxelles ? Très bien j’y suis justement. Bon ! Alors disons ce soir dix-huit heures, si ça vous convient ?

— Perfettamente ! Adressez-vous à la réception et nous irons boire un verre au bar, c’est un endroit magnifique pour discuter finance.

— Entendu, à ce soir, merci de votre accueil.

— Avec plaisir, j’adore les situations inattendues, stasera, Ciao.

Elle raccroche la première, Jérôme posa le téléphone, tout excité, encore sous le charme de cette voix du sud.

Jérôme s’octroya une petite sieste afin d’être en forme pour le soir. Au réveil, il prit une douche, puis commanda une collation au service d’étage. Pour passer le temps utilement, il consulta les agences immobilières pour évaluer les offres de bureaux susceptibles d’accueillir une base opérationnelle dans la capitale.

Jérôme se mit en marche vers le Métropole, bien avant l’heure dite car il avait horreur d’être en retard, situation embarrassante nécessitant de vaines justifications. Après une courte promenade, il arriva à l'hôtel. À dix-huit heures pile, la réception appela la chambre de la dame sur sa demande et on l’invita à patienter au café, mais Jérôme préféra attendre la dame sur place.

 la réception de l'hôtel Métropole

Le vieil ascenseur à porte grillagée, une antiquité préservée, descendit des étages et Madame Teresa Avila Longhi apparut dans toute sa splendeur en se dirigeant d’instinct vers lui avec un large sourire écarlate. Sa chevelure blond vénitien était relevée en un désordre étudié, la coiffure tirée à l’arrière lui donnait un style très XVIIIème siècle. Cette tête un peu folle contrastait avec son tailleur gris souris tiré à quatre épingles. Ses talons aiguilles claquaient sur le sol de marbre jusqu’à ce qu’elle fut assez près pour lui tendre la main et déclama son nom, le geste imposait le baisemain obligeant Jérôme à s’incliner avec respect après s’être présenté lui aussi. Elle prit Jérôme par le bras sans façon et elle l’invita à l’accompagner au bar, parmi les molécules de son parfum hallucinogène woodstock'69.

Elle choisit un Schweppes agrumes et lui un Perrier.

— Parlez-moi de votre projet pour lequel vous me sollicitez, ce serait donc une nouvelle banque, è così ?

— C’est ça, mais dans un premier temps, un ami Richard Pirrare et moi, nous allons lancer un hedge fund afin de réunir un capital suffisant pour l’installation de la banque proprement dite, sauf si vous aviez les fonds disponibles, conclut-il avec un sourire en coin.

— Non là vous faites fausse route, mes liquidités ne sont pas suffisantes et mes placements ont déjà assez souffert de la crise pour que je me résigne à acter leurs dévalorisations résultant de ces aléas de marché. Mais expliquez-moi exactement ce que vous voulez faire de mes éventuels investissements.

Là-dessus Jérôme partit dans une explication dont le lecteur a déjà eu connaissance, mais dont il improvisait quelques variantes à force de la répéter.

— Si si, tout ça me semble passionnant, mais vous croyez que les gens ont assez de revenus pour se constituer un capital significatif ?

— Il y a tout de même des milliards qui sont parqués sur des comptes d’épargne qui ne rapportent rien, et leurs taux d’intérêts deviennent même négatifs avec l’inflation. Par prévoyance, les gens veulent s’assurer quelques mois de salaires disponibles en cas de coup dur. Bien sûr tout le monde n’a pas cette capacité, beaucoup sont mêmes endettés, cependant si c’est pour acheter un bien immobilier ou faire une grosse dépense exceptionnelle, cela se justifie. Certains contractent même un emprunt malgré qu’ils ont le cash sur leur compte d’épargne, pour des raisons de déductions fiscales. Notre banque pourvoira aussi à ces besoins, car c’est une activité bancaire essentielle de financer les familles et les entreprises. Mais notre hedge fund travaillera à extraire de la valeur des marchés par une activité d’investissement plus spéculatif.

— N’est-ce pas un peu contradictoire pour qui veut abolir de telles pratiques bancaires ?

— Oui, sans doute, mais justement nous comptons combattre le mal par le mal.

— OK ! La fin justifie les moyens, mais cela pourrait avoir aussi des effets pervers.

— Je ne serai pas le seul gentil banquier honnête qui rame au milieu des méchants requins. Notre projet est tout autant offensif que les autres, peut-être même plus, mais ce sera de mettre en concurrence une offre rentable d’initiative privée à finalité du bien commun, avec l’offre existante commune à finalité de profits privés confiscatoires.

— Comme vous y allez ! s'esclaffa-t-elle en posant la main sur l’avant-bras de Jérôme pour apaiser ses gestes résultants d'une exaltation grandissante.

— Pardon si je vous choque, je devrais peut-être un peu modérer mes propos.

— Non pas du tout, c’est très amusant de voir un Don Quixote qui veut défier la terre entière. Mais je crois que ce ne sera pas facile et il n’est pas certain qu’on vous laisse le champ libre.

— Rassurez-vous, on ne va pas annoncer la couleur d’entré de jeu. On y mettra les formes et ce n’est que progressivement que la nature révolutionnaire du projet apparaîtra.

— À propos de formes, vous aurez certainement besoin d’une bonne agence de publicité et justement mon amie Tosca Osborn est une très efficace publicitaire.

— C’est gentil de vous en soucier, mais vous-mêmes seriez-vous prête à participer à cette aventure singulière ?

— Pourquoi pas, ce pourrait être une expérience à tenter. Mais tout ceci me met en appétit, voulez-vous dîner avec nous, j’ai rendez-vous avec mon amie Tosca à la Taverne du passage, nous pourrions en discuter avec elle.

— Volontiers, ce sera l’occasion de faire sa connaissance.

— Je suis curieuse de savoir ce qu’elle pensera de votre affaire.

Pendant qu’elle s’éclipsa aux toilettes, Jérôme voulut régler la note, mais le serveur dit : « Madame l’a déjà mise sur la facture de sa chambre ».

 la Taverne du passage
Le restaurant où ils avaient rendez-vous avec Tosca Osborn


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