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chez Béatrice

Jérôme entra dans l'appartement de Béatrice, il avait ses propres clés. Ils habitent l'un chez l'autre au gré des circonstances. Il arriva le premier, déposa avec soin sa serviette sur une console en bois sculpté. L'appartement est un loft de style minimaliste dont les murs blancs cadrent de grands espaces. Presque tous les meubles sont des antiquités. Béatrice considère qu'il vaut mieux se meubler avec une sorte de capital en valorisation croissante dans le temps, plutôt que d'objets tendances dont la valeur est le plus souvent sur une pente négative. Cependant, elle avait sacrifié ce principe pour le lit simple et confortable. Mais pour les chaises de cuisine, c'était des Napoléon III dorée de confection récente, placées autour d'une table centrale octogonale en marbre blanc de carrare, dont les champs étaient taillés en bec de corbin.
Dans la salle à manger, il y avait aussi une table ancienne de douze places avec les chaises de la même époque Louis Philippe. Le salon Louis XV n'était pas très confortable, mais Béatrice n'en avait cure. Jérôme surprit son image dans un magnifique miroir d'époque Régence et il fit quelques pas pour échapper au regard de son reflet. Il s'abandonna à la contemplation d'un paysage animé du 18ème siècle...

Béatrice entra à son tour.
– Tu es déjà là !?
– Oui, j'étais tout près. Je revenais du service pour l'emploi en faisant une promenade.
– C'est bien, tu profites de ton temps libre. Elle s'approcha et lui baisa les lèvres.
– Profiter, ce n'est peut-être pas le mot qui convient, disons que j'essaie de joindre l'utile à l'agréable.
– Comment ça c'est passé ?
Elle se débarrasse de son imper et de ses gants assortis.

Elle rangea quelques papiers dans un étrange cabinet anglais, formant bureau et commode en bois noirci, ronce de thuya et frêne, de toute beauté, le prix à l'avenant.

 le cabinet anglais  Détail

– Tu peux imaginer que j'ai fait mon petit effet,
   on me prenait soit pour un inspecteur soit pour un directeur,
   mais pas pour un chômeur.
– Ah bon !  Oui c'est possible après tout, avec ton style de vêtements.
– L'habit a toujours un pouvoir sur les gens, malgré ce que l'on dit.
– Et qu'est ce que l'on dit ?
– Tu sais bien : « l'habit ne fait pas le moine ».
– Ah oui, c'est pourtant souvent l'inverse et tous les imposteurs le savent.
– Il faudra que je m'adapte en mettant des habits de pauvres.
– C'est sans doute pas le plus difficile à trouver.
– Par contre, me trouver un emploi...
– Ils t'ont proposé quelque chose ?
– Tu rêves ?!
– Et alors, qu'est-ce que tu dois faire ?
– Ils m'ont donné un plan d'actions,
   mais ils jugent que c'est moi qui doit savoir quoi faire
   et l'indiquer sur un document de contrôle que j'ai reçu.
– Et tu sais quoi faire ?
– Vu la crise, je sais que je ne trouverai pas un job équivalent dans la finance.
   Et tous les employeurs potentiels me connaissent et ne m'engageront donc pas.
   Bref, il faudra donc que je fonde ma propre banque !
– Tu rigoles ?!
– Pas vraiment, cette idée m'a trotté en tête tout l'après-midi en marchant.
– Tu délires ou quoi ? Tu connais la situation, le secteur est sinistré.
– Justement, c'est un bon point de départ pour changer les choses.
– Tu es fou ! Et avec quels capitaux tu comptes créer cet établissement ?
– Je vais engager tout ce que j'ai, ce sera quitte ou double.
   J'espère aussi intéresser d'anciens clients et si tu veux, tu peux aussi participer au capital de départ.
– Mais qu'est ce que tu racontes, une banque ce n'est pas une épicerie !
– Ça va, je suis au courant. Il faut inventer quelque chose de nouveau, quelque chose d'autre.
– Alors là il y a du travail !
– Merci de tes encouragements.
   Cette idée vient à peine de m'effleurer que déjà tu veux l'étouffer dans l'oeuf.
– Mais Jérôme chéri, c'est pour t'éviter la ruine que je dis ça.
   Avec ce que tu as derrière toi et ton expérience, tu peux réorienter ta carrière, je ne sais pas moi...
– Ouvrir un banque par exemple.
– Ça y est il recommence, c'est une idée fixe ou quoi ? dit-elle en levant les yeux au ciel
– Laisse moi au moins élaborer la suite, en évaluer la possibilité.
– Si ça t'amuse, si tu y trouves ton compte, oui pourquoi pas, mais réfléchis bien !
– Tu me connais, j'ai quand même un capacité d'analyse et une vision aussi large que détaillée.
– Je te l'accorde, je serai curieuse de voir à quoi tu veux en venir.
– On en reparlera, c'est inutile de se contredire sur un projet à ce stade.
– Oui, tu as raison, mais tu me fais peur avec cette idée.
– Je crois que tu ne seras pas la seule à avoir peur.
– En tout cas ne comptes pas trop sur moi pour me jeter dans cette entreprise chimérique.
– Hum !  en fait tu rejettes déjà l'idée sans même savoir de quoi il retourne.
– Jerôme, je sais ce qu'est une banque.
– Pas la mienne, c'est un concept inédit qui va changer la face de la finance mondiale.
– Rien que ça ! mon pauvre ami tu divagues.
– Je vais voir ce qu'en pense PI, j'espère qu'il sera plus enthousiaste.
– Enthousiaste !? Tu parles d'une idée enthousiasmante, elle est plutôt casse-gueule !
– Oui, évidemment il y a des risques, mais je croyais que tu avais le goût du risque.
   N'est-ce pas la justification principale des gains de notre industrie ?
– Tu sais très bien qu'on se couvre pour la plupart de nos expositions.
   Tout est calculé pour réduire le risque au maximum.
   Et toi tu n'auras aucune couverture de protection.
– Pourtant c'est bien le sacro saint risque que vous évoquez pour justifier tous vos profits.
   Et qui en fin de compte est aussi illusoire que le mythe de la licorne.
Vous, vos profits, mais je crois que tu y as aussi bien trempé les mains que je sache.
– Combien ?
– Quoi combien ?
– Tu m'aimes combien ? ... combien tu serais prête à me confier.
– Ce n'est pas drôle Jérôme, tu sais que je t'aime, mais...
– Mais tu aimes encore plus ton magot ! coupe-t-il.
– Arrête, ne fais pas ce genre de comparaison !
   Ça n'a rien à voir, l'argent c'est du bizness et toi c'est autre chose, nous c'est autre chose.
– Merci de dire nous.
– Écoute Jérôme, ton idée est surprenante et semble hyper risquée, surtout dans le contexte actuel.
   Tu dois comprendre que je ne vais pas m'embarquer comme ça sur une idée pareille.
– BB, tu es la première à qui j'en parle, d'ailleurs je te demanderai de n'en parler à personne.
– OK, tu as ma parole.
– Tu es la première et j'aimerais vraiment que tu sois avec moi sur ce projet.
– Mais... il lui barre les lèvres avec l'index.
– Attends, ne dis rien, laisses moi élaborer tout ça et ensuite tu me diras ce que tu en penses.
– OK !
– C'est inutile de se disputer là-dessus tant qu'il n'y a pas un vrai plan d'actions.
– Comme pour ta recherche d'emploi ? dit-elle en ricanant nerveusement.
– Comme tu dis, exact, c'est exactement ça : la recherche du véritable emploi de ma vie.
Il l'embrassa et la testostérone fit son petit effet sur la dame.


Note : les parties de texte soulignées sont des liens vers une autre page.

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