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invitation de BB

Béatrice Bishop avait invité Jérôme à venir partager son repas du soir.
Comme annoncé au téléphone, il arriva avec une bouteille de vin blanc pour arroser le poisson préparé par BB.

– Hume, ça sent rudement bon !  dit-il en déposant un baiser sur les lèvres de sa compagne.

Elle était pieds nus et portait un déshabillé de soie aurore qu'elle savait plaire à Jérôme.
Il aimait ses doigts de pieds égyptiens aux ongles vernis d'un blanc nacré.

– Ouvre la bouteille, j'en ai besoin d'un verre pour la cuisson.

Un simple plat de dos de cabillaud à la poêle.

Coupez un oignon gros comme une boule de billard en deux parts et tranchez les en lamelles que vous ferez revenir à feu doux dans un fond d'huile d'olive ou du beurre. Ne laissez pas brunir, juste les glacer. Quand la transparence est atteinte, mouillez d'un grand verre de vin blanc que vous salerez et poivrez. Lorsque le liquide frémit, déposez les dos de cabillaud du côté le plus ferme en écartant les oignons. Après deux à trois minutes, retournez les filets en veillant à ne pas les briser. Recouvrez les d'oignons et arrosez régulièrement les tas avec le liquide bouillant. Préchauffez deux cuillières par filet d'une purée de tomates au basilic que vous déposerez sur les dos de cabillaud couverts d'oignons. Répandez progressivement cette purée de tomates en la diluant avec de la sauce, mais en en laissant assez pour que les portions en restent couvertes. Servez dans des assiettes bien chaudes. Placez dans la sauce de belles roudelles de petites patates que vous aurez cuites à part. Noyez les pour qu'elles absorbent le vin tomaté et garnissez en les assiettes creuses.


Jérôme avait contemplé sa compagne au fourneau, dégustant les mouvements de son corps affleurant sous la soie. Il alluma les chandelles et servit le vin : un Riesling du pays d'Alice. Alice était une amie luxembourgeoise qui, à l'instar des réfugiés politiques ou économiques, pouvait être considérée comme une réfugiée culturelle, fuyant la persécution de la médiocrité dominante obsédée par l'argent depuis que la fiscalité avantageuse avait attiré toutes les institutions bancaires au Grand-Duché, la population conservant toutefois une haine tenace pour les pays limitrophes où ils durent émigrer au temps d'une pauvreté honteuse, désormais révolue. Ce Riesling était un produit artisanal d'un ami d'enfance d'Alice qu'elle avait du abandonner de par son exil.

– Délicieux !  dit-il dès la première bouchée, elle remercia en souriant.
– Simple mais bon, ça nous change des repas d'affaires au restaurant.
– Fini pour l'instant en ce qui me concerne.
– À ta banque !  fit-elle en levant son verre.
– Tu me provoques ?  répondit-il en se raidissant sur le dossier de la chaise.
– Non, c'est sincère, mais tu me sembles bien susceptible.
– Excuses-moi, je suis un peu nerveux ces temps ci.
– As-tu finalement consulté PI ?  je l'ai croisé en te quittant l'autre jour.
– Oui, il m'a dit t'avoir vu un peu énervée.
– Et qu'est-ce qu'il pense de ton projet ?
– Tu es bien curieuse pour quelqu'un qui n'en voulait rien entendre.
– Non pas, il m'inquiéte voilà tout.
– Et bien lui, ça l'intéresse assez pour m'aider à son élaboration, on se revoit dimanche.
– Tant mieux s'il peut y apporter ses compétences qui ont fait sa réputation, c'est un allié de choix.
– Toi aussi j'aimerais ta participation, tu le sais, je te l'ai déjà dit.
– Oui, oui, mais j'ai assez de boulot comme ça pour ne pas m'embarquer dans cette aventure.
– Evidemment, tu n'as pas perdu ton job toi, et donc tu n'es pas dans la même situation que moi.
– Tu comprends quand même que je tienne à ma sécurité, à mon emploi, à ma position dans la boîte.
– Oui, oui   fit-il un peu excédé.
– Mais vas-y, dis-en moi un peu plus, autant qu'à PI au moins.

Jérôme avala une bouchée, porta sa serviette aux lèvres, bu une large rasade de cet excellent Riesling et partit dans une explication identique à celle qu'il avait faite à son ami Richard.
Au fur et à mesure ils mangeaient de moins en moins, au point qu'à la fin BB resta bouche bée.
Jérôme ponctua son exposé en vidant son verre.

– Et tu crois que ça peut marcher ?
– Pourquoi pas ?  après tout il n'y a qu'à tenter le coup.
– "yaka yaka", ça ne suffit pas à réaliser une telle entreprise.
– Mais je compte bien entreprendre sa réalisation.

– OK, mais tu ne m'as toujours pas dit avec quels capitaux.
Car même si tu parvenais à rassembler quelques millions d'euros, je crains que ça ne suffira pas.

– Surtout que tu as laissé entendre que je ne devais pas compter avec toi.
– Quand bien même !

– Pour ce qui concerne les fonds propres de départ, je vais solliciter quelques investisseurs.
Et si tu en connais, merci de me donner leurs coordonnées.

– Jérôme, tu sais ce que vaut un tel carnet d'adresses.
Mais, je vais te passer celle d'une amie dont le père est plus que fortuné.
C'est Longhi, un industriel italien à la retraite dont on gère une partie du patrimoine.
Très libéral et désabusé, peut-être sera-t-il intéressé de te donner un coup de main...
Mais mange, ça va être froid.

– Merci, je connais aussi quelques autres personnes susceptibles d'investir dans cette affaire.
– Une affaire très risquée !  Et combien vont-ils donc te faire payer ce risque ?

– Tout dépendra du business plan qu'on va leur présenter et de la confiance en ma gestion du risque.
J'ai tout de même une assez bonne réputation dans le milieu de la finance, non ?

– Une réputation, c'est très volatile...

– D'accord, mais ne perds pas de vue qu'ils adorent se placer sur des coups de poker pour leur propre réputation d'audace, avec laquelle il justifie leur supériorité sociale et leurs revenus supérieurs.

– Ce sont aussi des requins, prends y garde.

– Je le sais, mais les premiers apporteurs de capitaux seront très bien rémunérés, en proportion du caractère fondamental de leur participation initiale. Tu devrais y réfléchir, ça peut rapporter gros.

– Je te vois venir mon chéri. Mais je n'ai pas de millions disponibles, l'essentiel de mon argent est très bien placé et je n'ai aucun intérêt à me désengager de ces placements.
Tiens bois un coup.   Elle lui remplit le verre avant de se resservir.

– Béatrice ... dit-il en soupirant, le regard plongeant dans le verre.

– Jérôme, je suis de tout cœur avec toi, mais laisse moi financièrement en dehors de tout ça.
Peut-être un jour tu seras content de pouvoir venir te réfugier chez moi.

– Quel encouragement !

– Mais est-ce que tu te rends bien compte de ce que tu veux entreprendre.
Tu crois qu'ils vont te laisser marcher sur leurs plates-bandes ?
Tu les connais aussi bien que moi, ce sont des tueurs.

– Moi aussi et mon projet va les tuer, à petit feu, sans prévenir, l'air de rien, jusqu'au moment où, même s'ils finissent par s'en rendre compte, il leur sera devenu trop tard pour nous contrecarrer.

– Tu crois ça !  Tu les prends pour des crétins ou quoi ?

– Ils sont trop sûr d'eux. Et vaniteux avec ça. Tellement sûr de leur force et de leurs immenses moyens qu'ils vont nous négliger, voire nous moquer. Et tandis qu'on fera des gorges chaudes dans leurs « coquetèls », on minera doucement leurs fondations.

– Bigre, on se croirait à la guerre et tu comptes pouvoir assiéger longtemps leur citadelle ?

– Elle est bâtie sur du sable et chaque petite vague va en emporter de notre côté.
Mais trève de métaphore, pour l'instant on s'engage à peine dans ce combat de très long terme.
Il faut d'abord en étudier tout le champ d'action et ça commence dimanche avec PI.

– Tu as fini, on peut passer au salon ?
– Volontiers, mais passe moi donc l'adresse de ton amie... quel est son nom : Longhi as-tu dit ?
– Oui, Teresa Avila Longhi,... je te sors sa carte.
– Mazette quel nom !
– C'est sa mère qui a voulu l'appeler ainsi, car elle était une fervente catholique, un peu mystique.
– Oh la la ! je ne crois pas que mon projet puisse intéresser des gens pareils !?
– Pas si sûr, le père est franc-maçon, aussi paradoxal qu'un tel couple puisse s'être épousé en Italie.
– S'ils sont aussi fous que moi, alors on peut toujours espérer...

– Teresa devrait t'aider à convaincre le père,— la mère, elle est décédée depuis quelques années.
C'est donc la fille que tu devras séduire avant tout, avec tes élucubrations mythiques.

– Les mythes sont des histoires que se racontent les hommes pour réaliser leurs ambitions,
pas des élucubrations délirantes.

– Embrasse-moi grand fou ...


Note : les parties de texte soulignées sont des liens vers une autre page.

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