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à Pôle emploi

 Recherche d'emploi
 Données personnelles

Par Actiris !  En fait, on peut s'inscrire à Pôle emploi par internet et Jérôme pensa commencer par là. Mais à la réflexion, simple et double, il préféra se rendre à l'office car son cas étant désespéré, il voulait le confronter aux personnes habilitées pour traiter son dossier. Tant qu'à se trouver dans cette situation, autant en explorer toutes les arcanes.

Le bureau local de l'emploi n'était pas très loin et Jérôme décida d'y aller à pied, un peu de marche par ce beau temps devrait être salutaire à son mental. À mi-chemin, près du parc, il se rendit compte qu'il était en avance et fit escale à la terrasse du Live Central Park pour boire un expresso. La frondaison des arbres oscillait sous la brise légère, Jérôme huma l'air de ces premières jours de l'automne, un parfum de souvenirs l'envahit, de l'enfance lointaine sans soucis, sans de vrais soucis. Il se remit en route.

Le bâtiment était au bout d'une allée où était aménagée un petit jardin de jeux pour enfants, l'idée était bonne pour les parents obligés d'être accompagnés de leurs gosses. La porte coulissante s'ouvrit automatiquement par l'effet du détecteur de présence. Jérôme se présenta à l'accueil où une jeune-fille lui désigna la porte toute proche près de laquelle déjà une petite file de gens attendaient leur tour. Il fallait se présenter à un comptoir pour s'identifier et préciser le motif de sa venue. L'employé encoda quelques données via son terminal, « Veuillez patienter dans la salle d'attente, on vous appellera ».

La zone de la salle d'attente était dans le même espace, des bornes de consultation côte à côte formant ainsi une cloison de séparation. Les chaises disposées sur les côtés d'un carré se faisaient face et une petite table vide occupait le centre. Deux côtés étaient constitués de murs le long desquels une série de tables proposait des terminaux de PC. Ils permettaient une recherche d'emploi par internet, mais comme il n'était pas possible de naviguer sur tout le web, il s'agissait peut-être d'un réseau local intranet et une seule imprimante y était connectée. Un côté possédait une rangée de fenêtres, l'autre permettant l'accès était limité par l'espèce de cloison.

Un ventilateur sur pied faisait un petit bruit d'hélice qui touchait sans doute la cage de protection. Jérôme l'ajusta pour supprimer ce frottement sous l'œil étonné ou amusé de l'assistance dont personne n'aurait pris une telle initiative. À côté du ventilateur, il découvrit un présentoir offrant un supplément gratuit d'un journal quotidien : "Objectif Emploi" votre mensuel sur l'emploi. Par hasard ou ironie, il titrait en première page : "Finance et assurances". Et en sous-titre : « Même s'il a souffert de la crise, le secteur bancaire n'a jamais cessé de recruter. Et il engage encore aujourd'hui. Tout comme le secteur de l'assurance. Mais les bons candidats sont parfois difficiles à trouver ». Jérôme sourit et ouvrit la gazette. À la page 3 (la page 2 étant occupée par deux offres d'emploi), on pouvait lire le titre suivant : "On recherche des financiers !" et en tête de l'article un pavé introductif « La finance et l'assurance couvrent des métiers très larges. Et des profils très diversifiés ». Plus loin dans l'article on cite X un Head of Talent Manager d'une grande banque : « Il est difficile de trouver ces profils rares car tout le monde est sur le marché en même temps. (...) L'image du secteur a été fortement écornée lors de la crise ».
Jérôme se demanda s'il était le seul à relever une contradiction dans cette affirmation.

Jérôme poursuivit sa lecture. De temps en temps quelqu'un était appelé et dans l'ensemble tout le monde restait coi. Le silence n'empêchait pas l'un l'autre de chuchoter et Jérôme remarquait des regards sur sa personne, il devait trancher sur la population habituelle. « Monsieur Jérôme Ka ! ». Une femme se tenait à la limite du carré et attendait la réaction de quelqu'un. Jérôme referma le journal qu'il glissa dans la poche de son manteau et se leva pour accompagner la dame dans un bureau au-delà du comptoir. Elle l'invita à s'asseoir tandis qu'elle s'installa devant son écran. Elle tapota brièvement sur le clavier.
– Bonjour Monsieur Ka, c'est la première fois que vous venez ?  Commença-t-elle.
– Oui, je viens de m'inscrire au bureau du chômage hier.
– Je vois que vous êtes de nationalité Kazakh.
– Oui, mes parents avaient émigrés en Europe alors que j'étais enfant. Ça pose un problème ?
– Non, pas du tout, je vois que vous avez un permis de travail illimité.
   Moi-même je ne suis pas d'ici,
   je suis d'origine africaine comme vous pouvez le constater (à sa couleur de peau).
   Congolaise précisément lui confia-t-elle.
Jérôme pensa que même si elle avait la peau noire, elle aurait très bien pu être née ici en Europe.
– Vous étiez dans le secteur financier si les données dont je dispose sont exactes.
– En effet, j'ai perdu mon emploi suite à la faillite de la Banque Lehman Brothers,
   mais je travaillais dans une autre banque d'affaires qui a encaissé le coup
   et en a profité pour se restructurer et m'éliminer.
– Quelles étaient vos fonctions ?
– En fait j'ai pas mal évolué dans la société. Ça fait onze ans que je suis, que j'étais dans la boîte.
– Oui très bien, mais que faisiez-vous comme travail lors de votre licenciement ?
– C'est compliqué. Mon titre est assez général : Corporate Finance Manager.
– C'est-à-dire ?
– Ça recouvre une multitude de fonctions très diverses. Un homme à tout faire de haut niveau.
Il rit, elle sourit en encodant les données.
– Mais encore, essayez de préciser car je dois établir un profil pour vous reclasser.
– Bon, principalement je m'occupais des dossiers de gros clients qui sont en gestion discrétionnaire,
   des family offices dit-on, ça tourne autour du milliard de $ ou d'€ !
– Ah bon !  c'est énorme. s'exclame-t-elle.
– Et il s'agit de simples particuliers, mais des milliardaires. Dit-il avec un sourire dans la voix.
– Oui bien entendu.
– On gère aussi des actifs de sociétés pour plusieurs milliards.
– C'est fameux !
– Donc je composais un projet global d'investissement et j'en faisais ensuite le suivi.
– Et ça se passe comment ?
– Impossible de vous résumer toutes les options relatives aux différents profils.
   Évidemment ce n'est pas moi qui investit directement ces sommes,
   cela passe par nos traders en salle de marchés.
– Oui je comprends, c'est tout un processus fort compliqué...
– Mon travail consistait à établir une stratégie d'investissement : quoi, quand, où, comment.
– C'est vraiment spécialisé.
– Nos analystes construisent des modèles complexes,
   ils intègrent et pondèrent un maximum de données déterminantes, à effet direct ou potentiel.
– Vous avez quelle formation et diplôme ?
– J'ai un Master Advanced Studies & Research in Finance
   et une formation complémentaire en droit, orientation économie et gestion financière.
– Vous aviez quel niveau de rémunérations ?
– C'était variable, mais j'avais un salaire fixe de vingt mille €uros
   auxquels s'ajoute les bonus annuels et puis des stock-options,
   mais dans le secteur il y a des gens qui gagnent dix à cent fois plus que moi.
– Ça ne va pas être facile de vous trouver quelque chose d'équivalent.
– Je m'en doute, j'admets que ce genre de boulot ne rentre pas dans le cadre de vos services.
– Avez-vous des perspectives personnelles, des relations qui pourraient vous aider.
– Justement, le problème c'est qu'on me connait trop bien
   et ils se demanderont pourquoi on m'a viré, donc ils se méfieront.
– Et pourquoi on vous a licencié ?
– Une sorte de règlement de compte interne, mes adversaires ont profité de la crise pour m'éliminer.
– Et comment comptez-vous retrouver un emploi ?
– Pour le moment, je n'en ai aucune idée, je comptais un peu sur vous, je veux dire sur vos services.
– En effet on ne peut pas faire de miracle, vous connaissez la situation mieux que moi.
– J'en suis bien conscient, c'est pour ça que je considère mon cas comme assez désespéré.
– Je vais être franche avec vous, je n'ai rien à vous proposer d'équivalent à votre précédent emploi.
– Vous m'étonnez. Ironisa-t-il.
– Vous avez un véhicule ?
– Non, j'avais une voiture de société, aujourd'hui je prends les transports en commun.
– Voici des cartes de 10 voyages pour vous aider dans vos déplacements.
– Merci, c'est gentil, mais je ne vais pas aller loin avec ça.
– C'est prévu pour aller aux entretiens d'embauche. Avez-vous un téléphone, un portable ?
– Oui, ils me l'ont laissé, mais seulement l'appareil, j'ai du prendre un abonnement personnel.
– Quel est votre numéro ?
– #### ### ## ##   (pour des raisons de confidentialité, le numéro de Jérôme est masqué).
– Je vous appellerai si j'ai quelque chose dans vos cordes.
– OK, on peut toujours rêver.
– Voici un PLAN D'ACTION, c'est un formulaire à votre nom avec votre numéro de dossier, ici.
– C'est quoi le plan ?
– Une formalité. Nous avons fait le point sur votre recherche d'emploi et des actions à entreprendre.
   On considère que vous êtes capables d'agir par vous-mêmes.
– Vous rigolez, on n'a rien de concret.
– C'est la règle. On a tenu compte de vos compétences personnelles et professionnelles,
   de votre situation sociale et des possibilités sur le marché de l'emploi.
– Possibilités quasi nulle !
– Vous devrez peut-être réduire vos prétentions,
   nous sommes à votre disposition pour vous aider à trouver un emploi convenable.
– Convenable. Convenable à qui ?  Convenable pour qui ?  Répète Jérôme avec dépit.
– Sur la feuille, vous avez une liste pour les actions à entreprendre.
   Notez la date et le lieu de chacune de vos actions entreprises pour trouver un emploi.
– Voyons ça... Il se saisit de la feuille A4 où une zone blanche suit une ébauche de colonnes.
– Mais c'est vide !  c'est ça votre plan ?  S'esclaffa-t-il.
– Par exemple, vous pouvez faire des candidatures spontanées.
– Je n'y manquerai pas. Dit-il avec un sourire amusé.
– C'est important, même si vos démarches ne donnent rien,
   elles seront la preuve de votre bonne volonté comme chercheur d'emploi.
– Ce n'est pas la volonté qui manque, c'est un boulot !
– Oui, mais vous devez le faire pour conserver vos droits aux allocations de chômage.
– C'est déjà pas le Pérou !  Vous imaginez combien je perds sur mes revenus ?
– Oui, ça doit être beaucoup.
– Presque tout, pourtant j'ai cotisé à l'assurance chômage à proportion de mon salaire.
– Oui forcément.
– Seulement je ne retouche presque rien de ce que j'ai versé à la sécurité sociale !
– C'est un revenu de remplacement, pas une police d'assurance du risque. En aviez-vous une ?
– Non, on ne s'attend pas à une situation pareille dans notre cas et puis ça arrive quand même.
– On ne peut pas tout prévoir.
– Bon merci. Je vais voir ce que je peux faire pour m'en sortir.
– Bonne chance, Monsieur Ka.
– Oui il en faudra, sinon on forcera le destin.
– Ne faites pas de bêtises, il y aura bien une solution pour une personne de votre qualité.
– Une solution serait de fonder ma propre banque. Dit-il en boutade.
– Pourquoi pas ?  je serai ravie d'être cliente. Dit-elle avec un sourire encourageant.
– Merci très sympa, bonne journée.
Il se lève, lui serre la main, elle l'accompagne jusqu'à la sortie et le salue avant d'appeler le suivant.

Une fois dehors, Jérôme se mit à cogiter à cette idée de banque en marchant sans but.


Note : les parties de texte soulignées sont des liens vers une autre page.

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